L’historien américain Kyle Harper, spécialiste des liens entre sciences de la nature et histoire des sociétés humaines, a occupé cette année la chaire annuelle Avenir Commun Durable du Collège de France.
Nous avons sélectionné ici ce que nous retenons en particulier de la leçon inaugurale et du cours qu’il a présenté dans ce cadre, en février et mars 2024.

Trois risques majeurs issus des interactions climat-société
Notes issues de la leçon inaugurale : "Changements climatiques et dynamiques sociales : perspectives historiques ».
1/ « Dans le 5e rapport d’évaluation du groupe II du GIEC, publié en 2014, le terme « risque complexe » est mentionné une seule fois ; dans le 6e rapport d’évaluation du même groupe, publié en 2022, il est mentionné des dizaines de fois. Le terme complexe y apparaît plus de 600 fois d’après mon décompte.
La manière dont les agents sociaux interagissent avec les défis environnementaux, et la manière dont la rétroaction systémique absorbe et amplifie les risques climatiques, suscitent désormais un vif intérêt.
La complexité commence à faire partie de notre façon d’envisager les interactions entre le système climatique et les sociétés humaines. C’est un phénomène nouveau. »
2/ « Les points de basculement dans les systèmes climatiques sont difficiles à prévoir : il est difficile de prendre en compte dans les calculs le risque à faible probabilité et à fort impact.
Dans mon cours nous étudierons les thèmes de la résilience, de la fragilité de l’adaptation, et de l’effrondrement. Les épisodes d’effondrement présentent un très grand intérêt, non pas parce que nous sommes des badauds de l’Histoire qui tourneraient le regard vers des décombres fumantes, mais parce qu’il s’agit d’épisodes compliqués et qui a posteriori sont les plus importants. Si les Romains avaient pu choisir de connaître quoi que que soit de leur avenir, cela aurait été de connaître à l’avance ces événements à faible probabilité et à fort impact. »
3/ « Nous allons parler ici de trois dynamiques distinctes de l’interaction entre climat et société qui se sont produites par le passé : la perte de résilience, les risques composés, et les risques de contagion.
La première dynamique, le perte de résilience, est la plus générale. La résilience est la capacité de survivre à des perturbations ou de s’adapter à des difficultés. Son opposé est la fragilité.
La résilience n’est pas une qualité binaire. L’histoire du climat et des sociétés montre que la résilience comporte des ingrédients à la fois technologiques et sociaux. Sur le plan matériel, les sociétés riches et dotées d’infrastructures solides s’en sortent mieux que les sociétés pauvres, mais il est tout aussi important de noter que les sociétés qui sont équitables et qui bénéficient d’un niveau de confiance élevé sont plus susceptibles de perdurer ou de s’adapter. La capacité à relever des enjeux complexes de manière solidaire s’avère donc essentielle.
Passons à la deuxième dynamique, le risque composé. Le changement climatique a la particularité de créer plusieurs problèmes à la fois et d’affecter des secteurs interconnectés de la société. Un exemple simple est celui d’un ouragan qui provoque des inondations meurtrières, détruit les réseaux électriques et empêche les déplacements des équipes d’intervention d’urgence. Plus généralement, il est avéré que les changements climatiques sont plus difficiles à gérer lorsqu’il touchent plusieurs dimensions à la fois – politiques, financiers, militaires…Une famine est une chose, un effondrement monétaire ou une hyperinflation en est une autre, mais en tandem les effets sont encore plus importants que la somme des parties.
Enfin, la troisième dynamique est le risque de contagion. Il s’agit d’un sujet méconnu dans la gestion des risques du changement climatique. Le mot contagieux n’apparaît pas dans le rapport d’évaluation de GIEC [Ndlr : le GIEC parle toutefois bien d’impacts en cascade – voir notre glossaire].
Les risques contagieux se propagent à travers les réseaux par le biais de rétroactions positives [Ndlr : positif signifie ici qu’un processus intensifie un effet initial]. L’absence de ce type de risque dans le discours sur le climat est compréhensible : les incertitudes sont énormes, les événements de grande ampleur sont rares, les causes en jeu sont multiples. »
Les leçons de l’histoire de la résilience
Issues du cours "Résilience dans les systèmes homme-environnement" :
« Une leçon générale à tirer de l’histoire de la résilience est qu’il n’existe pas d’optimum unique de résilience. Et que l’histoire du climat et de la société est une histoire de compromis. »
« (…) Quelles [autres] réflexions pouvons-nous tirer de la longue histoire de la résilience ?
Tout d’abord, celle-ci nous rappelle que le changement n’est pas linéaire : le changement est lent jusqu’à ce qu’il cesse de l’être. A ce titre, la vigilance est de mise pour repérer les signes de fragilisation et d’incapacité systémique à résoudre des problèmes complexes, qui sont autant de signes avant-coureurs des menaces à venir.
Deuxièmement : la résilience est une manière de penser, un cadre qui nous fait prendre conscience de l’importance de l’hétérogénéité, de la redondance et de la modularité. (…)
Nous vivons aujourd’hui dans un monde interconnecté où les contagions peuvent se propager rapidement, où les chaînes logistiques juste-à-temps sont vulnérables aux dysfonctionnements en cascade, où nous avons cultivé une homogénéité biologique sans précédent dans le système alimentaire mondial, et où les marchés récompensent de manière systémique les rendements et les spécialisations au détriment de la redondance et de la modularité.
Nous sommes ici en présence de sources de fragilités et de vulnérabilités que nos ancêtres ne connaissaient pas.
Troisièmement : la résilience revêt un caractère à la fois technique et social. Nous accordons la priorité à l’innovation et aux solutions techniques pour résoudre nos problèmes. Mais en cas de dérèglement, les institutions et la confiance sociale sont vitales. En raison de la dimension planétaire des défis climatiques, ce sont les institutions et la confiance sociale qui risquent d’être mises à l’épreuve. »
Réflexions conclusives
Issues du cours "Le climat et les points de bascule sociaux ».
« J’ai voulu envisager cette conférence comme une leçon finale qui répondrait à ma leçon inaugurale.
Les effets du changement climatique ne sont ni déterministes ni linéaires. Parfois la société peut résister au stress climatique jusqu’à ce que sa résilience soit trop faible et que les perturbations franchissent un point de bascule.
Le changement climatique est particulièrement dangereux lorsqu’il touche simultanément plusieurs systèmes : c’est le risque composé. Et le changement climatique est particulièrement fatal lorsqu’il rencontre une menace de contagion comme la pandémie et la guerre.
Mais il y a aussi des raisons d’espérer que le lien de causalité entre les stress climatiques et les crises s’affaiblissent à l’époque moderne. La raison de cet affaiblissement est la même que celle de la croissance moderne : l’apprentissage prométhéen sous la forme de meilleures technologies et d’une plus grande capacité collective à résoudre les problèmes.
Le lien entre les conflits et famines, conflits et pandémies, conflits et guerres, s’affaiblissent, en particulier dans les sociétés les plus avancées sur le plan technologique :

C’est encourageant. La société préindustrielle reposait sur une base fragile. Nous sommes aujourd’hui plus résistants et moins fragiles.
Cependant il serait insensé d’imaginer que nous ne sommes pas vulnérables aux risques extrêmes. Les risques qui se propagent à travers les réseaux pourraient bénéficier de la complexité des sociétés modernes, en particulier si le changement climatique devait s’accélérer rapidement.
L’Histoire nous rappelle que les événements rares et aberrants finissent par se produire.
Personnellement en tant qu’historien je place en tête de mes plus grandes craintes l’interaction entre le changement climatique, les pandémies et les conflits mondiaux. »
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Retrouvez sur le site du Collège de France les contenus de la Chaire annuelle dont Kyle Harper a été le professeur.