Dans son cours donné au Collège de France début 2024, l’historien Kyle Harper explique que les aspects matériels et techniques (infrastructures, technologies…) ne forment qu’une partie de la résilience d’une société ou d’une communauté : les aspects sociaux, trop souvent oubliés, s’avèrent cruciaux eux aussi.

« Les sociétés qui sont équitables et qui bénéficient d’un niveau de confiance élevé sont plus susceptibles de perdurer ou de s’adapter. La capacité à relever des enjeux complexes de manière solidaire s’avère essentielle ».

« Nous accordons souvent la priorité à l’innovation et aux solutions techniques pour résoudre nos problèmes. Mais en cas de dérèglement, les institutions et la confiance sociale sont vitales. En raison de la dimension planétaire des défis climatiques, ce sont les institutions et la confiance sociale qui risquent d’être mises à l’épreuve. »

Ce que dit ici Kyle Harper rejoint le concept d’“infrastructures sociales de résilience”, pour reprendre l’expression de l’urbaniste Sylvain Grisot (fondateur de dixit.net), s’appuyant lui-même sur le terme d’ « infrastructures sociales » du sociologue américain Eric Klinenberg.

Sylvain Grisot les définit comme “ces liens du quotidien qui sauvent quand la crise est là”.

Le cas de Chicago

Dans un article paru en 2023, il en donnait un exemple parlant, celui de la grande vague de chaleur de Chicago de 1995, qui est l’une des plus meurtrières de l’histoire américaine.

« Chicago, juillet 1995. Il fait chaud cet été-là : le mercure monte même pendant quelques jours au-dessus de 40 °C. Mais il faut plusieurs semaines pour réaliser que l’évènement météorologique était en fait une vraie catastrophe sanitaire qui a tué plus de 700 personnes.

Ce sont prioritairement les quartiers afro-américains les plus pauvres qui sont touchés, avec comme principales victimes les personnes âgées mortes de la solitude (…). Mais les inégalités sociospatiales ne suffisent pas à expliquer tous les décès de cette tragique semaine. Deux quartiers voisins, Englewood et Auburn Gresham, ont connu des taux de mortalité très différents, alors qu’ils sont tous deux habités par une population afro-américaine pauvre, avec une proportion de personnes âgées identique. Quels sont donc les secrets de la résilience d’Auburn Gresham ? C’est la présence d’une « infrastructure sociale » dense et vibrante : les rues animées, les commerces, les équipements publics et les organisations communautaires qui créent du lien, favorisent l’entraide et protègent de l’isolement. Le quartier d’Englewood avait au contraire subi trente ans de crise à bas bruit, avec la perte de la moitié de sa population et de ses commerces, laissant ses rues abandonnées à la criminalité.

Chaque coup de chaud sur nos villes relance les débats sur l’adaptation de nos villes, mais les infrastructures sociales sont systématiquement oubliées. C’est pourtant elles qui feront la différence face à des chocs dont l’ampleur dépasse de plus en plus la capacité des institutions à aider les populations.

Les liens qui les unissent ont autant protégé les habitants d’Auburn Gresham de la canicule qu’une climatisation. »

Pour plus de précisions, voir le livre d’Eric Klinenberg qui a mené une “autopsie sociale” de la métropole de Chicago et découvert, après des années de travail sur le terrain, d’entretiens approfondis et de recherches d’archives, à quel point « un certain nombre de formes surprenantes et inquiétantes de rupture sociale ont contribué aux taux élevés de mortalité ».

Le cas de Gatineau (Québec)

Deuxième exemple : le cas des catastrophes naturelles successives subies depuis 2017 par Gatineau, la quatrième ville du Québec, au point d’avoir été surnommée la « capitale des changements climatiques en Amérique du Nord« .

Gatineau est située en face d’Ottawa, de l’autre côté de la « rivière des Outaouais » (principal affluent du fleuve Saint-Laurent). En 2017, cette rivière déborde par surprise et fait 4000 sinistrés. Dans les mois qui suivent : une tornade démolit plus de 1500 logements ; des pluies diluviennes s’abattent sur la ville, puis des canicules, des épisodes de gel/dégel, et de nouvelles inondations en 2019 et 2023.

Sylvain Grisot, parti en exploration au Québec, a raconté dans un long article sa rencontre avec l’ancien maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin. Celui-ci, élu de 2013 à 2021, témoigne désormais de son expérience au cœur des impacts climatiques.

L’un des messages clefs de Maxime Pedneaud-Jobin est que la résilience ne passe pas uniquement par l’adaptation des infrastructures urbaines, mais aussi par le renforcement de la société civile.

« On parle souvent de la résilience dans la façon de concevoir l’aménagement du territoire, mais il en faut aussi pour consolider la société civile, afin qu’elle fasse également partie de la résilience de la ville. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est qu’on peut faire confiance aux citoyens. Ils sont capables de se mobiliser, d’apporter des solutions et de sauver la maison de leur voisin. Ils sont une force de frappe extraordinaire.

Nous avons mobilisé les citoyens pour qu’ils fassent des sacs de sable pendant les inondations, et leur capacité de production de sacs de sable a été extraordinaire. L’armée était jalouse de voir à quel point nous étions capables de produire autant de sacs en un après-midi. Nous avons ouvert des arénas et des patinoires, et les gens venaient y faire des sacs. Pour moi, consolider la société civile doit faire partie du projet politique. Les associations de quartier doivent être financées, et nous devons avoir des outils pour nous mobiliser en cas de crise. »

Maxime Pedneaud-Jobin donne un autre exemple pour souligner le rôle crucial de la société civile :

« Les citoyens d’aujourd’hui n’ont jamais été aussi instruits ni aussi bien outillés pour communiquer. Cela signifie qu’ils ont des capacités qu’ils n’auraient pas eu auparavant. Pour donner un exemple, nous nous préparions, en tant que ville, à vendre un terrain que nous considérions comme excédentaire, c’est-à-dire que la ville n’avait aucune utilisation pour ce terrain. Des citoyens se sont mobilisés en disant que ce terrain était stratégique. Dans l’organisation citoyenne qui nous a demandé de ne pas vendre le terrain, il y avait des biologistes et un archéologue qui ont parlé de traces d’occupation autochtones à cet endroit-là. Ils étaient extraordinaires : leur connaissance du terrain était plus fine que celle de nos fonctionnaires, qui ont peut-être vu le terrain comme un bon endroit pour le développement de loisirs, et l’auraient peut-être vendu à une entreprise privée, qui aurait ensuite fait ce qu’elle voulait. Les rencontres de l’exécutif étaient publiques, les gens ont vu l’ordre du jour et les documents sur la vente du terrain. Ainsi, la transparence leur a permis de savoir que cela allait se produire.

Pour moi, la transparence est un outil de résilience, car elle permet à plus de gens de nous avertir si nous faisons des erreurs, de souligner nos bons coups, etc. La vie démocratique est plus saine lorsqu’il y a cette transparence. Dans l’exemple que je donne, il s’agissait d’une association qui avait des moyens, financée en partie par la ville. La consolidation de la société civile consiste à avoir des associations de quartier qui disposent d’outils et de moyens. Je pense que cela représente un avenir intéressant, car il y a des gens qui ont envie de contribuer et qui ont les compétences pour le faire.

J’aime beaucoup l’expression « expertise d’usage ». Personne ne connaît mieux sa rue que le citoyen qui y habite. Pour une ville, il est donc judicieux d’aller vers les citoyens et de chercher cette connaissance pour en faire un projet collectif. C’est également une façon d’être résilient, car lorsque nous avons des décisions difficiles à prendre (quand la crise frappe, mais aussi quand nous devons éviter une crise), un citoyen a souvent des solutions intéressantes. »

Autre exemple intéressant sur le volet communication :

« [Pendant les inondations] le directeur de la communication de la ville a publié un tweet et mis à jour notre statut Facebook. Mais il y avait déjà un groupe de citoyens sur Facebook qui était organisé et qui était devenu l’espace numérique des victimes des inondations. Il y avait des milliers de personnes sur ce groupe, c’était l’endroit où les choses se passaient, mais notre service de communication n’était pas conçu pour ça. La bataille de communication n’est plus la même aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a 20 ans. Cela a été un immense apprentissage pour la communication en temps de crise. »

Pour aller plus loin, lire l’entretien entier mené par Sylvain Grisot.