Suite de notre chronique « Le Déluge, grande fresque littéraire du changement climatique ».
Il a fallu faire des choix…voici que nous retenons du Déluge (en ayant veillé à ne pas dévoiler de spoilers importants pour l’histoire).
1. La force de la fiction pour se projeter et permettre un « transfert de réalité »
Il faut bien le dire : on sort sonné de cette lecture. Sonné parce qu’avec l’impression d’avoir été projeté dans une décennie (les années 2030), à côté de laquelle la décennie 2020 paraît presque tranquille. Même si une prise de recul s’impose face à cet exercice de fiction, on ne peut s’empêcher de se dire que les années 2020 apparaissent en creux comme une simple mise en bouche des années 2030, a minima sur le plan des impacts climatiques sur la société – ce qui est tout sauf minime au vu de leurs ramifications et impacts en cascade.
Tout est pourtant déjà dans la littérature scientifique, à commencer par les rapports du GIEC. Certes. Mais comme l’auteur le raconte au Parisien :
« Je n’ai pas cherché à expliquer la crise climatique, mais à rendre palpable ce qui nous attend. (…) Je ne voulais pas que le lecteur la comprenne intellectuellement, mais qu’il la ressente émotionnellement, dans ses tripes et dans sa chair ».
A cet égard, l’objectif est pleinement atteint, et les 1000 pages, malgré des longueurs, des dialogues d’intérêt inégal, et un point de vue américano-centré, prennent ici tout leur sens en permettant une immersion longue.
A Liberation, Markley explique : « Dans la fiction, quelque chose se passe avec des personnages dans lesquels vous vous investissez, avec un récit dans lequel l’auteur ne vous demande pas de porter un jugement, mais d’écouter une histoire. La fiction permet de rendre les enjeux émotionnels du changement climatique plus convaincants, plus réels, plus urgents. »
Il précise aussi à Mediapart :
« Bien sûr, ce sont les scientifiques qui décrivent ce qu’il se passe. Mais je crois vraiment que l’art, et en particulier la littérature, a la capacité de faire exister ce sujet par les émotions.
On peut comprendre intellectuellement la réalité factuelle du bouleversement du climat, mais la littérature permet de vous attacher au cerveau d’un personnage, donc au cerveau d’un autre être humain. Elle vous demande d’être capable d’empathie. De vous mettre à la place d’une autre personne. Cela ouvre votre esprit dans de nouvelles directions. Et donc ce que j’espère, c’est que cela conduise le lecteur à se dire : « J’étais au courant du problème mais je ne comprenais pas à quel point c’était grave. »
Tout ceci rejoint les propos de l’auteur du Ministère du Futur, Kim Stanley Robinson, qui expliquait l’an dernier, là aussi à Mediapart :
« Si vous lisez, cela peut vous frapper plus fortement que si vous voyez les images d’un film. Car les images d’un film, même si elles peuvent être brutales, ne viennent pas de l’intérieur de vous. Alors que si vous lisez, elles sont dans votre tête, et donc elles deviennent les vôtres. »
La journaliste Jade Lindgaard, responsable du pôle Ecologie à Mediapart, met en garde contre le risque d’une sorte de « pornographie de la catastrophe », fondée sur une « excitation à épier les désastres », dans lequels des milliers d’êtres meurent en une demi-phrase ». Mais pour elle, l’effet des livres cités ici « ne s’arrête pas au stade de l’observation perverse » :
« Une fois refermés, les livres de Stephen Markley et Kim Stanley Robinson continuent leur chemin dans votre esprit. Puisque les scènes racontées sont si réalistes, elles se relient à votre quotidien et commencent à le titiller ».
Plus encore : selon elle, « ces fictions sont de petites bombes narratives. Elles brisent l’écran du déni qui permet à celles et ceux qui n’ont pas (encore) vécu le désastre d’être inondé·es, asséché·es, étouffé·es par une canicule, de continuer à vivre comme si de rien n’était. Les multiples ficelles narratives du Déluge et du Ministère du futur, qui ressemblent au fond plus à des scénarios extraordinairement soignés qu’à de la pure création littéraire, facilitent ce transfert de réalité. »
Ce faisant, de façon « paradoxale à première vue », « la lecture de ces livres offre une prise sur le réel », justement « parce qu’elle travaille et tourmente l’imagination ».
Ainsi, écrit-elle, un geste de désobéissance civile, par exemple, « n’est possible que par un travail d’imagination qui aide à se représenter » le lien entre le chaos climatique et, par exemple, la construction d’un nouveau terminal d’aéroport, ou, au hasard, une nouvelle autoroute.
« Ce travail se nourrit de balades ornithologiques et de flâneries dans les prés, de séminaires scientifiques et de rapports du Giec, de poésies et de romans qui font se matérialiser dans votre esprit des idées auxquelles vous n’auriez jamais pensé. »
2. Des trouvailles de marketing politique
Marketing politique n’est pas ici un mot sale mais le constat que tout projet politique, aussi intelligent soit-il, a besoin de formules ou concepts percutants, qui fassent mouche dans l’opinion publique.
Dans Le Déluge, cela se matérialise notamment par l’idée du « collier électrique », une métaphore pour désigner la conjonction de taxes carbone associées à des contraintes réglementaires fortes pour s’assurer que les émissions des entreprises baissent réellement.
Ce collier électrique est « la » politique publique sur le climat que défend l’activiste Kate Morris, et qui revient dans les débats tout au long du roman.
L’un des personnages dit ainsi, à un moment donné :
« La décarbonation n’arrive pas à compenser l’augmentation générale de la consommation d’énergie. C’est pour ça qu’on aimait bien l’idée du collier électrique. Si on ne montre pas les dents, les entreprises trouveront toujours le moyen de jouer la montre. »
D’autres concepts sont imaginés par l’auteur, dans la sphère militante et associative :
-le principe des « manifestations du Septième Jour », lancées par l’activiste Kate Morris. « Le concept est simple : le 7 de chaque mois, les participants se retirent de l’économie – ils cessent de travailler et de dépenser – et mettent à profit cette journée pour « bloquer, perturber ou démanteler » ce qui compose l’infrastructure carbonée » (stations-services, etc.).
-le concept d’ « avant-postes », qui correspond à la « volonté de porter la justice climatique dans des zones écologiquement ou économiquement sacrifiées ».
Dans ces zones, l’ONG de Kate Morris « implante des espaces verts, salles de concert, services de santé pour les toxicomanes et petites fermes urbaines » ; installe « des porte-voix qui connaissent le terrain et qui peuvent mener une campagne d’influence sur les parlementaires et le conseil énergétique local » ; et « développe un réseau d’entraide spécifiquement conçu en prévision de catastrophes naturelles ».
A noter que le marketing politique pensé par l’auteur se retrouve aussi du côté des personnages d’extrême droite, avec la formule « Americans will eat first » (AWEF), malheureusement bien trouvée.
3. Une anticipation des projets de droite dure et d’extrême droite face aux futurs impacts climatiques
Ici, trois extraits suffiront pour le comprendre :
A. “Le sénateur Mackowski a présenté un projet de loi visant à supprimer progressivement l’aide alimentaire. « De cette manière nous encouragerons les adultes en capacité de travailler à, pour le dire simplement, cultiver davantage de nourriture et arrêter de faire des enfants qu’ils ne peuvent pas nourrir. »
L’idée selon laquelle les gouvernements de par le monde devraient « laisser faire la nature » est devenue un élément de langage de la droite.”
B. “Désirant continuer à consommer comme jamais dans l’histoire, l’élite estime qu’elle doit en priver les autres. Cette philosophie ruisselle sur toutes les autres strates de la société. L’idée que nous ne survivrons pas tous à la crise est de plus en plus largement acceptée, en conséquence de quoi certains commencent à envisager des mesures auparavant inconcevables.”
C. “Au cours de la décennie écoulée, tandis que l’opposition aux pipelines se durcissait, des lois à la constitutionnalité douteuse fleurissaient un peu partout dans le pays. Plusieurs États ont ainsi proscrit les rassemblements dans un périmètre de deux kilomètres autour du siège des producteurs d’énergie.
Au Texas, avec son projet de loi contre « l’écologie radicale », l’American Legislative Exchange Council s’efforce de requalifier la désobéissance civile en terrorisme. Le texte vise « toutes les activités ayant vocation à influencer les politiques gouvernementales ou à nuire par la contrainte aux intérêts économiques ». Il élargit en outre le champ des sanctions en prohibant toute action « susceptible de promouvoir ou d’encourager les actes terroristes à l’encontre des producteurs d’énergie ».
La proposition de loi nommée « Protecting American Energy Independence Act » reprend ces éléments de langage et va même plus loin, en demandant la création d’un fichage des écoterroristes sur le modèle du registre des délinquants sexuels.
Si vous avez brandi une pancarte associant la justice raciale à la justice climatique lors d’une manifestation de Black Lives Matter, attendez-vous à être placé·e sous surveillance. Quant aux coordinateurs d’actions non violentes, ils sont désormais dans le viseur du FBI. Avec l’émergence du risque de désobéissance civile, les agents fédéraux commencent à venir les intimider sur leur lieu de travail.”
Tout ceci est une bonne illustration de ce qui est craint aujourd’hui, comme le disait le chercheur Albin Wagener dans un texte paru l’an dernier sur Politis.fr :
“L’inaction climatique d’aujourd’hui prépare le fascisme de demain. (…) Pour permettre la licence permanente de quelques-uns en enjambant la crise climatique, les gouvernements risqueraient fort de préférer la restriction des libertés démocratiques de tous – tout en prétendant, bien sûr, défendre cette même démocratie. Dans cette configuration, les démocraties ne seront alors plus que des coquilles vidées de leur substance essentielle, colonisées par des régimes sécuritaires et autoritaires qui ne diront pas leur nom, pendant que le climat continuera de s’emballer”.
Chose intéressante, dans le roman cette tendance n’est pas l’apanage des seuls politiciens “Républicains”. Cf par exemple cet extrait : “le président Victor Love [élu sous l’étiquette Démocrate mais à la politique autoritaire] créait un Bureau pour la sécurité climatique et plaçait à sa tête l’amiral Michael Dahms, une caricature d’apparatchik fasciste. Dans son premier communiqué de presse, Dahms écrivait ainsi, « Le développement durable est un arrêt de mort. » Acculés, les démocrates multipliaient les pirouettes pour légitimer les décisions de Love, faisant valoir qu’il avait créé une commission des réparations, ou que son gouvernement comportait beaucoup de femmes”.
Là aussi, on visualise bien la séquence…
4. L’exploitation criminelle du dérèglement climatique par des gouvernements autoritaires contre leurs opposants nationaux ou transfrontaliers
Deux passages suffisent ici à comprendre :
A. “Le gouvernement fasciste hindou joue un jeu macabre visant à acculer et affamer sa population musulmane.
(…) La monarchie saoudienne affame sa population pour éradiquer les insurgés.
On appellerait ça des crimes de guerre si la diplomatie nous y autorisait”.
B. (Suite à des inondations massives touchant le Pakistan et le Bangladesh, entraînant une vague de réfugiés vers l’Inde) : “Dans l’un des camps de survivants, en Inde, le choléra fait près de dix mille victimes en quelques semaines. Les autorités indiennes se bornent à brûler les corps. Le gouvernement nationaliste promet aux Bangladais passant la frontière un génocide par inanition” [ie par famine].
L’idée ici : par passivité, par inaction, des gouvernements pourraient se rendre coupables de crimes de masse en profitant des désastres climatiques (plus fréquents, plus violents) pour asseoir leur domination sur certaines catégories de population, en les laissant mourir.
5. Une bonne illustration des impacts climatiques en cascade
Markley présente plusieurs illustrations d’événements climatiques provoquant des effets domino sur la société. Par exemple :
-Sur l’alimentation : après des inondations massives, il décrit des “prix de l’alimentaire augmentant pour le neuvième mois consécutif, car les effets de la grande crue de l’Est se faisaient toujours ressentir sur le marché des céréales.”
-Sur le chômage et le manque de revenus, qui viennent nourrir les activités illicites et violentes : “Voyant leurs filets se vider, les pêcheurs que nous avons rencontrés au Honduras prennent les armes et rejoignent toute faction paramilitaire ou groupe de narcotrafiquants qui veut bien les accepter. Derrière ces filets vides, il y a l’acidification des océans, la surpêche et les zones mortes dues au ruissellement des engrais”.
-Sur le système financier : “Les inondations ont détruit un grand nombre d’infrastructures. On peine à imaginer comment la Californie pourrait s’en remettre. (…) Le marché de l’assurance privée, déjà affaibli par l’incendie de 2031, s’est complètement effondré. (…) Wall Street laisse déjà présager des répercussions sur l’ensemble des marchés financiers”.
-Sur la géopolitique, le risque nucléaire et les opérations militaires : suite à des inondations au Pakistan, le pays menace de basculer dans le chaos. Un groupe islamiste en profite pour faire un putsch afin de tenter de prendre le contrôle de l’arsenal nucléaire. En réaction, pour éviter ce scénario, les USA y envoient des unités d’élite, dans ce qui est décrit comme “l’une des opérations les plus risquées de leur histoire militaire”.
Ceci dit, l’exemple le plus marquant, et sans doute le plus intéressant, est celui développé à la fin du livre, sur la montée des eaux et de ses conséquences en cascade sur l’économie. On n’en parlera cependant pas ici pour ne pas spoiler, et pour donner l’envie à ceux qui se plongeraient dans Le Déluge d’aller jusqu’au bout – car les 200, 300 dernières pages valent le coup.