“Tout candidat aux élections municipales de mars 2026 est irresponsable s’il n’intègre pas dans son programme la préparation de sa ville à un été caniculaire de type 2003. Un tel candidat acterait de facto une plus grande insécurité et souffrance pour ses administrés. Par son projet hors-sol, il dérogerait à sa mission de protection des personnes et biens de sa commune. Ne pas inscrire les stratégies d’adaptation aux chaleurs extrêmes dans un programme électoral en 2026 est disqualifiant pour exercer une fonction de maire ; c’est renoncer à gouverner le réel.” – Christophe Cassou, climatologue, co-auteur du sixième rapport du GIEC (post d’octobre dernier)

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A l’occasion de la campagne des municipales, Trois degrés lance un cycle d’articles sur l’adaptation climatique au niveau local. Pour ouvrir ce cycle, nous vous proposons un grand entretien avec Alexandre Florentin, élu local à Paris et spécialiste des questions d’adaptation au changement climatique. 

Après avoir lancé et présidé la mission « Paris à 50 °C » qui a contribué à accélérer la prise de conscience de l’enjeu caniculaire dans la capitale, il est aujourd’hui engagé, avec les partis Génération Écologie (dont il est membre) et Equinoxe, dans la campagne des municipales. Son objectif : « faire de Paris une ville où l’on peut vivre en sécurité face au changement climatique ».

Il nous présente sa vision de l’adaptation climatique de Paris.

Crédit photo : Chang Martin pour le festival Projection Transition

Tu parles de plus en plus de « sécurité climatique », plutôt que d’adaptation ou de résilience : pour quelles raisons ?

Le mot d’adaptation est peu compréhensible pour le grand public, malgré sa pertinence scientifique et son historique dans les rapports du GIEC. Il est employé dans des sphères qui n’ont rien à voir avec le changement climatique, ce qui le rend peu clair pour le grand public. Il peut faire référence à l’adaptation de l’espace public, à l’adaptation de sa maison quand on a un handicap, etc.

Le mot résilience n’est pas mieux compris : ce n’est pas un mot qu’utilise fréquemment au quotidien – certes peut-être un peu plus depuis le Covid ou pour des questions de santé mentale, mais pas assez pour être limpide pour tous.

Par ailleurs dans les sciences sociales, des travaux récents – je pense à la note de Marion Bet et François-Xavier Demoures – recommandent de rattacher les discours sur la transition écologique aux grandes dimensions « essentielles à notre contrat social moderne », parmi lesquelles la démocratie, le travail et la sécurité. L’idée est de construire des récits qui ne soient pas centrés sur la transition elle-même, mais qui montrent comment répondre à ces aspirations, en utilisant la transition comme une sorte d’adjuvant, de levier, pour, par exemple, donner plus de sens au travail, renforcer la démocratie, la sécurité…

Or la notion d’adaptation marche justement très bien avec les questions de sécurité, puisque l’adaptation est fondamentalement un enjeu de protection. D’où le terme de sécurité climatique. Celle-ci ne doit pas se faire avec des caméras de surveillance et la panoplie sécuritaire habituelle, mais avec un triptyque : du vert, du lien et de l’audace.

On reviendra ensuite sur ce triptyque. Mais pour bien comprendre : à quand remonte ton choix de parler de sécurité climatique ? D’où vient-il ?

Très récemment, à juin ou juillet. A l’époque de la mission Paris à 50 °C, je n’utilisais pas ce terme. Le déclic est venu de la lecture de l’étude que je vous mentionnais mais aussi de travaux de l’association Parlons Climat : elle explique que si on utilise des mots qui ne sont pas compris par le filtre de valeurs de la personne en face, l’interlocuteur risque de se fermer et la discussion de se verrouiller.

Face à des interlocuteurs de gauche, plus sensibles aux questions d’inégalités, parler de justice climatique fonctionne puisque le terme se rattache à la problématique plus large de la justice. Mais ce travail de rattachement aux valeurs de l’interlocuteur doit aussi se faire sur des valeurs plus associées au centre voire à la droite.

En utilisant le terme de sécurité climatique, on peut à la fois parler à d’autres sphères, et contribuer à la bataille culturelle consistant à montrer que la sécurité peut se traiter autrement qu’avec des policiers suréquipés et de la vidéo-surveillance boostée à l’IA – pour caricaturer. Le terme de sécurité climatique permet d’étendre le champ de la sécurité, ou ce qu’on perçoit comme tel, et de ramener ce champ vers les sphères « progressistes ».

C’est donc une question tactique ; sur le fond, pour toi, c’est équivalent à la notion d’adaptation, c’est cela ?

Tout à fait. Je n’y mets pas de différences.

Je voudrais aussi mentionner une dernière raison qui m’a conduit à ce choix de vocabulaire. L’année dernière, je me suis rendu compte d’une chose, après quinze ans à évoluer à titre pro et perso dans différentes sphères de l’écologie (scientifique puisque c’était ma formation, puis dans le monde de l’entreprise où ça a été mon métier, et dans des sphères plus politiques et philosophiques) : il n’existe aucun endroit de l’écologie qui prépare à gouverner dans les années à venir, à une époque déjà en crises multiples : climatique, politique, géopolitique, budgétaire… Ce dont je parle ici, c’est d’un savoir-faire en termes de gestion, de leadership, de façons de prendre des décisions en polycrise, quand il faut prioriser parmi des enjeux qui sont déjà prioritaires.

Ce que j’ai réalisé, c’est qu’il faut aller dans les sphères sécurité et défense pour apprendre tout ça. Je suis donc allé vers ces sphères-là ; entre autres, j’ai suivi une formation de 20 jours sur la gestion de crise menée par l’organisme Crisotec et le RAID, j’ai commencé à m’intéresser beaucoup plus à la sphère militaire, et tout ça a contribué aussi à ce que le terme de sécurité climatique m’apparaisse comme le bon pour parler d’adaptation.

Paris est-elle en insécurité climatique ?

Je pense que oui. Cela pourrait être pire, parce que beaucoup de choses faites ces dernières années vont dans le sens de renforcer cette sécurité climatique. Mais ce que j’ai constaté lors de la mission « Paris à 50 °C », c’est que presque tout le monde a une histoire d’insécurité climatique à raconter – et en particulier liée aux canicules. C’est le risque le plus visible, le plus perceptible. C’est pour ça aussi que j’ai choisi de travailler sur les canicules : que tu sois de gauche, de droite, abstentionniste, tu y es exposé, même si de manière différente et avec des capacités différentes à encaisser le choc, et tu as donc un ressenti d’insécurité climatique, même si ce n’est pas du tout un terme utilisé par les gens.

Au passage, comme on le voit ici, il est plus facile, pour définir la sécurité climatique, de parler d’abord de l’insécurité climatique.

Sur quels plans Paris est-elle le plus en insécurité climatique ?

A Paris, un climat qui change, c’est avant tout trois choses : du trop chaud avec toutes les variations que ça implique, et du trop d’eau qui se divise en deux catégories. Il y a d’une part le risque de crue de la Seine (sur laquelle on a un historique et un imaginaire collectif grâce au travail de mémoire relatif à la crue de 1910), et d’autre part, un autre phénomène qui commence à pointer son nez : les pluies intenses d’été, ou de printemps, qu’on n’avait pas à gérer avant. Des pluies diluviennes et soudaines, comme des pluies tropicales.

Ce troisième type de risque est très naissant, va s’intensifier, mais se produit déjà ponctuellement depuis dix ans. Les dégâts se manifestent par des stations de métro inondées (comme ça s’est produit le 3 mai dernier, par exemple), des problèmes sur différentes lignes de transport, des branches qui tombent quand c’est une pluie de grêle…On n’y est pas du tout prêt – ni la population ni la ville.

En résumé, les trois grands risques pour Paris sont les canicules, la grande crue de la Seine, et les fortes précipitations soudaines – on n’est pas encore au stade des « flash floods » comme à Valence, mais c’est déjà des « flash rains », si on peut dire.

Paris est en insécurité climatique sur ces trois plans principaux.

Qui est le plus à risque ?

En fonction de l’événement, de ce qu’on regarde, les impacts varient fortement.

S’agissant des canicules, les premiers affectés sont les personnes qui ont déjà une fragilité physiologique et qui sont isolées socialement, les populations défavorisées dans certains quartiers moins végétalisés que d’autres, dans du logement social des années 60, 70 ou plus récents, qui ne sont pas du tout bien pensés pour les canicules. Le dernier étage haussmannien est aussi critique. 

Mais ce n’est pas tout. On commence à avoir des problèmes dans les écoles. Les canicules se produisaient avant en juillet – août : ce n’est pas un problème pour le milieu scolaire en Ile-de-France. Désormais elles sont non seulement plus fréquentes mais surviennent aussi dès le mois de juin ou au mois de septembre.

On relève des problèmes aussi dans les hôpitaux, dans les prisons, etc. Je suis allé visiter la prison de la santé. Au dernier étage, ils ont des relevés de température à 42 degrés. Je vous laisse imaginer la température dans une cellule dans laquelle tu es deux ou trois, qui est aussi ta salle de bain et ton coin cuisine, et sans aérations traversantes, parce qu’il n’est pas possible d’ouvrir la porte dans les cellules que j’ai visitées

Dans une ville comme Paris, ces lieux sont à l’avant-poste du changement climatique.

Et ceci sans parler des autres risques que la canicule…

Effectivement. Si on regarde la partie crue, ce n’est pas du tout le même topo qui se dessine. Quand la crue centennale surviendra, dans Paris intra-muros, ce sont à peu près 100 000 personnes qui seront impactées directement par l’inondation, au sens d’avoir leur rue inondée en bas de chez elles – soit parce qu’elles sont proches de la Seine, soit en raison de remontées de nappes souterraines à d’autres endroits. Par exemple, en 1910, la gare Saint-Lazare, qui n’est pourtant pas à côté de la Seine, était complètement inondée.

Et au-delà de ces impacts directs, il faut avoir en tête qu’une crue de type 1910 va venir affecter tous les réseaux – électriques, transports, telecom…Il faudra sans doute évacuer au moins 1 million de personnes. Et l’après-crue s’étalera sur plusieurs mois, au moins.  

Quelle vision portes-tu de ce qui a été fait sur la sécurité climatique sur le mandat actuel ?

Ma perception, c’est qu’une bascule s’est produite dans ce mandat : la municipalité s’est rendu compte de l’ampleur du sujet – entre autres par la mission Paris à 50 degrés, même si ce n’est pas du tout le seul facteur explicatif. Par exemple, si le mandat précédent a été marqué par le début de la révolution sur le vélo, le mandat actuel marque pour moi le début de la révolution sur le végétal.

Mais il reste encore énormément à faire. Si on prend la question de l’ombrage, par exemple, la stratégie de la ville a été de faire de jolies ombrières en bois qui rappellent le style haussmannien. C’est très bien, mais on n’a pas le temps d’attendre de faire tout ça partout : il faut qu’on ait un plan – qu’on pourrait appeler « Paris met les voiles » – qui permette par exemple de mettre en place des systèmes d’accroches qui soient déjà prêts en cas de canicule et de préparer petit à petit les rues là-dessus.

De façon générale, la vision de la municipalité a été en avance de phase par rapport à la société mais restait tout de même liée à l’état d’avancement de la société, et c’est compréhensible. Pour être élu, on ne peut pas être trop en avance sur ce que pense la société. Par contre, il faut savoir tenir le cap. La majorité actuelle a tenu le cap sur ces questions là – mais c’était dans le contexte de l’Accord de Paris, du multilatéralisme qui va nous aider…Or ça y est, on a changé d’ère.

Parce que backlash ?

Je ne parle pas de backlash mais de contre-attaque – je trouve que ça dit mieux les choses. Les mange-monde, comme je les appelle, contre-attaquent. Ce sont des gens, des attitudes, des entreprises, des machines, qui mangent notre air frais l’été, mangent nos terres agricoles, mangent la qualité de notre eau, mangent aussi de plus en plus notre imaginaire, et, si on continue de les laisser faire, vont manger notre insouciance. Plus ils mangent, plus ils ont faim. Le mot magique pour leur faire peur, c’est “décroissance”. 

Ces mange-monde sont dans une lutte à mort avec le reste de l’humanité pour ne pas être les derniers servis au buffet. C’est ça qui est en train de se passer de manière beaucoup plus visible, perceptible avec « Trump 2 » : les masques sont tombés. C’est pour ça que je ne parle pas de backlash : c’est une contre-attaque. Pour y faire face, il faut une mobilisation générale. 

Avant de parler de ce qu’il faut changer : que garder de la politique d’adaptation du mandat actuel ?

Les rues aux écoles, les cours Oasis [dans les écoles], les pistes cyclables, le grand travail sur la végétalisation, dont on voit concrètement les réalisations, etc. Toutes ces avancées, il faut non seulement continuer à les faire mais aller beaucoup plus loin. Des rues aux écoles, typiquement, il en faut beaucoup plus.

La rénovation des bâtiments publics et du logement social a aussi été plutôt une bonne chose.

Et que faut-il arrêter ?

Ce qu’il faut arrêter, c’est la densification de Paris. Il y a encore des débats à gauche sur la question de savoir s’il faut densifier Paris ou non. Quand on écoute les communistes et les socialistes par exemple, ils disent qu’il faut profiter de la capacité du bâti haussmannien à supporter plus de poids pour construire plus d’étages.

Mais Paris est déjà bien trop dense. Il y a souvent une confusion sur le sujet : l’idée que plus de densité voudrait dire moins d’impact environnementaux. Or ce n’est pas une relation qui est infiniment linéaire [voir le livre La ville stationnaire”, résumé ici, où l’on peut lire : “Toute densification urbaine n’est pas bonne à prendre. Franchi un certain seuil, la densité devient problématique. Passée une certaine hauteur, un immeuble ne peut pas être écologique”].

Pourquoi Paris est-elle la ville européenne où on a le plus de chance de mourir de chaud [étude de 2023] ? C’est aussi parce qu’elle est dans le top 10 des villes les plus denses du monde.

C’est donc à relier à la question de logement, qui devrait être au cœur des prochaines échéances électorales.

Oui. Déjà, si on n’avait pas 17% de logements vacants à Paris, si on n’avait pas autant de surfaces sous-utilisées…On a des mètres carré vides et sous-utilisés : exploitons-les en priorité.

Et puis, un autre volet est la centralisation du pays, avec cette concentration d’emplois en Île-de-France. Sans ce verrou, on résoudrait une grande partie du problème. Il faut savoir que c’est en Île-de-France que la satisfaction dans la vie est la plus faible, parmi la population française [étude de l’Insee]. Toute une partie de Franciliens ne sont pas contents d’habiter en Île-de-France et y restent parce que c’est là qu’ils ont un emploi.

Il faut absolument activer ce levier-là, ce qui suppose de devoir aussi aller gagner des batailles au niveau national.

Le mandat actuel n’a pas fait assez sur ce sujet du logement ?

Il faut continuer mais aller bien plus loin. Typiquement sur la lutte contre la Airbnbisation de Paris, ce qui a été fait est bien, mais il faut aller bien plus loin. Est-ce vraiment souhaitable, par exemple, de pouvoir encore louer trois mois dans l’année son logement sur Airbnb ?

Mais au-delà du logement, le point central est la vitesse à laquelle il faut avancer. Je vous donne un exemple. Le fait de dire qu’il faut rénover les écoles n’est absolument pas nouveau. Mais dire qu’il faut rénover toutes les écoles, soit à peu près 600 à Paris, et le faire beaucoup plus vite, ça l’est.

Ici le verrou principal n’est pas technique mais organisationnel. Sur ce sujet, il faut avoir en tête trois points.

1. Avant, les rénovations lourdes étaient faites en juillet-août. Or on va avoir de moins en moins pouvoir le faire à cause des fortes chaleurs, parce que les travailleurs ne pourront pas travailler.

2. Par ailleurs on a un déficit monumental de refuges climatiques (des lieux plus frais) à Paris en été : non seulement il faut rénover les écoles vite, mais il faut donc aussi les rénover en pensant à la population générale pour en faire des refuges climatiques.

3. Enfin, à cela s’ajoute le fait que sur les dernières années on a une population d’enfants qui baisse.

Tout cela doit nous conduire à de nouveaux modes organisationnels, qui peuvent consister à devoir fermer certaines écoles pendant un an, répartir les enfants dans d’autres centres scolaires, ou utiliser d’autres bâtiments comme école temporaire, pour pouvoir faire ces rénovations plus vite.

Et qu’en est-il en termes de coûts ?

On parle de 2 milliards d’euros pour rénover les écoles à Paris. Mais la question à se poser doit être : quelle est l’alternative ? Est-ce que c’est jouable de ne pas le faire ? Je parle beaucoup des écoles parce qu’on a vu avec le Covid que quand l’école ne fonctionne pas, tout le monde est affecté, dans son travail, dans la vie en société, etc. – qu’on ait ou non des enfants.

Il y a vraiment une centralité de l’école dans la réflexion. On peut aller plus loin sur l’éducation, sur la place qu’on fait à l’enfant dans les rues parisiennes, etc. Mais déjà, si on considère le sujet sur le strict point de vue bâtimentaire, il est déjà essentiel : les écoles, c’est aussi un lieu de démocratie, puisque c’est là où on fait les élections ; il s’y passe aussi des choses le soir, l’été…C’est un lieu très fort de la République française.

Le climatologue Christophe Cassou écrit qu’à la fin du prochain mandat, un été type 2003 aura une chance sur dix de se produire. Trois mandats plus tard, ce sera quasiment un été normal. Que peut-on raisonnablement faire en un mandat ?

On va avoir une difficulté avec la vitesse avec laquelle le climat change. C’est un point majeur à avoir en tête. Puisqu’on est dans une course contre la montre, et que quand le climat change, tout change, alors il faut accepter qu’on ne pourra pas tout adapter, et qu’on ne pourra pas le faire de façon parfaite.

Dit autrement, il faut qu’on cible l’essentiel – et il faut qu’on définisse ce qu’est l’essentiel. Pour ma part, je mets dedans les écoles. Voilà pourquoi j’en parle beaucoup.

Il va falloir accepter aussi de faire, pour une partie, avec ce qu’on a déjà – par exemple, profiter des lieux déjà existants qui sont naturellement frais ou déjà climatisés. Concrètement, il faut travailler à rendre ces lieux accessibles physiquement, financièrement et socialement. Je pense ici aux églises, souterrains, musées qui sont souvent climatisées, ou encore aux bureaux qui le sont aussi en général, même si les problématiques d’accessibilité y sont différentes.

Qu’entends-tu par « rendre ces lieux accessibles physiquement, financièrement et socialement » ?

Par « physiquement », je veux dire que parfois, certains lieux qui ne sont pas ouverts au public doivent pouvoir l’être, et d’autres qui ne sont pas prévus pour en accueillir doivent pouvoir le faire. Par exemple, des entreprises ont des locaux, a minima des halls d’entrée, qui sont frais. Demain, quand on va être dans le dur en termes de canicules, des personnes âgées, des habitants vulnérables, pourraient en bénéficier. Pour une entreprise, ouvrir son hall pourrait être un moyen d’améliorer son utilité sociale.

Dans d’autres cas, le blocage vient du coût d’accès : par exemple, puisque les musées peuvent être trop cher pour certaines populations, on pourrait faire une politique culturelle permettant la gratuité dès qu’on dépasse une certaine température.

Dans d’autres cas encore, le frein n’est ni physique ni financier : rentrer dans une église est gratuit mais certains habitants peuvent ne pas s’y sentir autorisés, ou ne pas avoir le réflexe. Il faut alors faciliter socialement cette accessibilité.

On peut ainsi, de cette façon, décliner différentes politiques publiques. Une politique culturelle pourrait prévoir de faire des lieux de culture des refuges climatiques, et de faire des lieux qui sont déjà des refuges climatiques, des lieux de culture, en les aidant à créer une programmation qui donne envie de s’y rendre.

(…) Demain, si j’étais élu en charge de la sécurité climatique, j’irais faire la tournée des acteurs privés, des acteurs culturels, du diocèse, et je leur demanderais : est-ce qu’on peut travailler là-dessus ensemble ? À quelles conditions ça devient acceptable pour vous ? En leur expliquant aussi ce qui risque de se passer si on ne travaille pas ensemble préventivement : le risque, c’est que demain, ce soit la préfecture qui vous oblige à le faire. Vous serez alors dans l’urgence, et aurez des problématiques d’assurance, de sécurité, de salubrité…Cela risque de vous coûter plus cher. Vous risquez de regretter de ne pas avoir anticipé.

Si on résume les grands principes que tu défends : aller à l’essentiel, et faire avec ce qu’on a, au sens d’exploiter l’existant – en changeant parfois les règles du jeu pour maximiser les capacités de cet existant. C’est bien cela ?

Oui. Et j’ajouterais deux remarques là-dessus.

D’abord, ce sont des changements stratégiques majeurs, qui s’opposent à une vision dans laquelle on considèrerait que notre mode de vie n’a pas à changer, qu’un bureau doit rester un bureau uniquement, une école uniquement une école, etc. – autrement dit, qu’on ferait juste vivre la société dans un climat différent.

Deuxième remarque : c’est une pensée qui vient de la crise. En situation de crise, il faut aller à l’essentiel et faire avec l’existant. Il y a une sorte de « reality check » monumental dans la crise : par exemple, on a des masques ou on n’en a pas. On peut lancer des actions de plus long terme pour en avoir plus, mais en attendant, il faut déjà gérer la situation avec ce qu’on a.

Le dérèglement climatique conduit à devoir gérer des crises rapides, mais c’est aussi une sorte de crise lente. Le mot d’ordre ici doit être : « qui trop embrasse mal étreint ». Si on cherche à tout sauver, tout à la fois, et à garder un même fonctionnement dans un climat très perturbé, on n’y arrivera pas.

Sans compter qu’il faut aussi compter avec toutes les autres crises – je pense à tout ce qui se passe en termes géopolitique notamment. Ayons bien en tête que Paris est dans la capitale d’une puissance nucléaire, dont la Russie dit qu’elle est son ennemi numéro 1, et dont le chef des états majors des armées vient de dire qu’il faut préparer les armées à un conflit de haute intensité dans les trois ou quatre ans avec la Russie.

Quand on a un engagement politique de long terme, c’est une dimension à bien avoir en tête, pour proposer des politiques qui permettent aussi de gagner en capacité à faire face à ces situations.

Y a-t-il un troisième pilier que tu voudrais citer ?

Il y a un troisième point qui a beaucoup animé mes réflexions : l’idée de voir aussi le lien social comme une infrastructure de résilience [voir notre article dédié]. Le troisième pilier est donc d’améliorer la qualité du lien social.

Voilà donc les trois grands principes d’une politique d’adaptation pour Paris – même si dans mes prises de parole, je parle surtout d’un triptyque plus simple : « du vert, du lien, de l’audace ».

Ensuite vient la déclinaison opérationnelle.

Entrons donc dans tes propositions plus précises. Lesquelles sont les plus importantes ou les plus emblématiques à tes yeux ?

La proposition la plus centrale dans ces réflexions sur la sécurité climatique a à voir avec la végétalisation. On sait que face au « trop chaud » ou au « trop d’eau », il faut plus de végétal, ce qui est compte aussi, par ailleurs, pour des questions de santé mentale, d’esthétisme, de plaisir d’habiter à un endroit.

On sait aussi que les rues aux écoles, ces rues où ne circulent plus de voitures, où on a éclairci les revêtements, où on a débitumé, où on a végétalisé, sont une préfiguration de ce qu’il faut faire. Ce sont des lieux qui sont devenus des lieux de socialisation des parents, qui ont maintenant des endroits beaucoup plus agréables pour attendre leurs enfants et pour laisser les enfants jouer.

Indépendamment des enfants, ce sont aussi devenus des endroits utilisés, par exemple, à la dernière fête de la musique. C’était impressionnant à voir : on retrouve cette dimension de « communautés de quartiers » que les anglo-saxons ont et que je n’avais jamais vu ça à Paris. C’est le petit square qu’on n’avait pas.

Pour aller plus loin sur ces rues, on peut aussi végétaliser en vertical et prévoir des systèmes de voile pour venir faire de l’ombre naturelle.

Mais plus globalement on sait donc qu’il faut pousser le curseur à fond sur la végétalisation, et qu’il faut la panoplie totale : les arbres là où on peut, la végétalisation buissonnante entre les arbres, et aux endroits où on ne peut pas mettre d’arbres, là aussi ouvrir un autre front végétal, avec par exemple des plantes grimpantes sur les façades des immeubles.

Et dès qu’on pense ainsi, une question clef arrive : qui va entretenir ?

Comment réponds-tu à cette question ?

Il y a deux options qui ne vont pas marcher vu la massification nécessaire :

1/ Se baser uniquement sur les services de la ville, avec des jardiniers : il faudrait trop de personnel.

2/ Se baser sur les permis de végétaliser. C’est une option qui a déjà été testée et qui est un échec sur le long terme. Le principe est de demander à la ville de pouvoir végétaliser à tel endroit, sur la base d’une photo envoyée, puis de s’inscrire avec cinq personnes pour gérer l’entretien. Mais l’expérience montre que sur les cinq personnes, au bout de quelques temps, une partie a déménagé, une autre partie a oublié l’initiative, etc.

D’où le besoin d’une troisième option, qui est celle qu’on explore avec l’équipe de campagne : demander aux habitants de donner trois heures par mois pour entretenir le végétal autour de chez eux, sous encadrement de la ville.

A partir d’une application, dans laquelle on rentrerait son adresse, un message annoncerait un besoin de 5 ou 10 personnes, à telle date, pour trois heures, pour venir entretenir toute la végétalisation qu’on a mise dans un rayon de seulement 300 mètres autour de chez soi.

Ce qu’on constate dans les jardins partagés, c’est qu’au début les gens viennent pour cultiver le vert, puis ils reviennent pour cultiver le lien social. Et c’est justement là où on commence à construire l’infrastructure sociale de résilience, pour citer la formule de l’urbaniste Sylvain Grisot.

Ta proposition, c’est donc une mobilisation citoyenne de trois heures par mois au service du végétal en bas de chez soi, ce qui cultive par la même occasion le lien social ; c’est bien cela ?

Oui, mais pas que. A partir de cette idée, on s’est dit : pourquoi se restreindre au végétal ? Il faut proposer trois parcours d’engagement : un pour le végétal, un deuxième sur le volet social, en aidant les personnes les plus vulnérables (ça peut passer par passer un peu de temps avec des personnes âgées à l’Ehpad près de chez soi, ou aider des voisins, etc. Tout ça serait à travailler avec les associations), et un troisième pour se préparer aux crises (ça consisterait à travailler avec la Croix-Rouge, la protection civile, les pompiers et peut-être demain aussi articuler ça avec les militaires).

Ça ne passe pas par les mêmes interlocuteurs, partenariats, modes opératoires mais ces trois parcours permettraient à des personnes qui auraient des envies différentes de venir contribuer. Il faut l’imaginer comme une sorte de réserve citoyenne face aux crises environnementales et sociales, adaptée aux problématiques de Paris.

On porte évidemment bien d’autres propositions – on pourrait discuter de ce qu’il faut faire pour les toits, etc. – mais elles sont plus classiques et relèvent de choses que la ville sait déjà gérer. La nouveauté, c’est ce contrat social que tu passes entre les citoyens et leur municipalité, au niveau local, plutôt qu’au niveau de la nation, puisque nos élites nationales ont l’air perdues, sans vision. Cette proposition illustre notre idée d’une ville qui protège les siens, avec du vert, du lien, de l’audace.

Par curiosité, concernant les toits, que faudrait-il faire selon toi ? Peindre en blanc ceux qui peuvent l’être ?

Il faut tester différentes possibilités, et il faut que la ville expérimente sur son propre parc immobilier. Mais il faut faire bien plus que peindre en blanc, car au-delà de certaines questions techniques que cela pose, cela ne crée pas un nouvel usage.

Le studio d’architecture Roofscapes propose de construire des terrasses en bois sur des toits en zinc. Il y a un exemple à l’Académie du Climat. Pour moi c’est la meilleure solution à faire pour les toits de Paris : ça permet de créer des toits terrasses et de créer ainsi un nouvel horizon positif.

Roofscapes montre sur son site à quoi pourrait ressembler de l’hausmannien adapté :

Pour y parvenir, le principal obstacle à lever est la réglementation, qu’il faut faire évoluer. Et pour cela, il faut organiser des états généraux sur le sujet, en mettant autour d’une même table le ministère de la Culture, les Architectes des bâtiments de France, la mairie, les collectifs d’habitants, les entreprises qui proposent des solutions techniques, etc. L’enjeu doit être de se mettre d’accord sur le dessin du futur de Paris : choisir les techniques qui seront autorisées tout en se mettant d’accord sur une cohérence esthétique.

Quelles sont tes autres réflexions que tu peux nous partager à ce stade ?

Une question fondamentale, c’est le droit à la ville : qui a le droit d’habiter dans une ville comme Paris ? Qui en a la possibilité ? Tout le monde devrait en avoir le droit, mais tout le monde n’en a pas la possibilité, parce que c’est de plus en plus cher, et de plus en plus concentré en termes de propriété. Il faut qu’on déverrouille ce problème.

On a donc, dans l’équipe de campagne, des réflexions en cours sur la question du prix de la vie en lien avec l’immobilier. C’est un autre grand volet.

Notre vision globale est de concilier « fin du mois » et « fin du monde » : le droit à la ville avec d’un côté des politiques très sociales, sur le logement, et de l’autre des politiques autour de la sécurité climatique.

Au-delà des mesures, comment faire réussir les politiques publiques que tu cites : quels facteurs de succès, quelle condition pour y parvenir ?

Il faut d’abord, dans le discours, un bon équilibre entre lucidité et enthousiasme. Le seul enthousiasme sans regarder lucidement le réel ne suffira pas pour faire advenir des changements profonds : il faut oser dire les choses, tenir le discours de vérité. Mais la lucidité peut faire peur : elle ne peut marcher si on ne suscite pas, à côté, un enthousiasme pour agir. Il faut donc ces deux jambes-là.

Deuxième condition : la mobilisation générale. Si l’action reste encore le fait de certains individus en avance de phase qui se préoccupent du sujet, on va juste continuer comme jusqu’ici. On a déjà connu ça, et ça n’a pas marché. Pour créer cette mobilisation générale, il ne faut pas forcément partir du vocabulaire climatique. Par exemple, sur le végétal, c’est possible qu’il ne faille pas commencer par parler du végétal, mais de la cohésion sociale que ça crée, et du plaisir d’habiter dans un espace végétalisé – et, cerise sur le gâteau, cela permet d’avoir des rues fraîches en été et une ville-éponge face aux inondations. Ce faisant, on renverse le discours. C’est ce que les études en communication sur le climat conseillent de faire.

Pour les toits, par exemple, cette semaine j’étais interrogé par une journaliste qui prépare un article sur l’adaptation des toits parisiens. Elle avait parlé à des architectes et des professionnels du patrimoine. Mais le premier message à faire passer, c’est que c’est un problème de santé publique. Il y a quatre fois plus de chances de mourir de chaud en canicule quand on habite au dernier étage. C’est un problème de santé publique. Cet argument, pour toute une partie des gens, c’est une bonne porte d’entrée. C’est ça qui peut justifier des efforts. C’est ça qui va permettre la mobilisation générale. On a des risques communs et il faut que tout le monde trouve sa place dans l’organisation par rapport à ces risques-là.

Et l’une des conditions pour que ça arrive, c’est que tout le monde y mette du sien, et que les élites fassent elles aussi les efforts d’exemplarité qu’on attend d’elles. C’est indispensable à partir du moment où on demande des efforts à tous : mettre la main à la pâte, passer du temps mensuel dans la réserve citoyenne… C’est une question de cohérence du message : on ne peut pas dire que c’est la crise, que c’est « opération Paris à 50 °C », et continuer d’être dans une extravagance parisienne, avec des événements internationaux hors-sol, etc.

L’acceptabilité se joue à tous les niveaux. C’est aussi anticiper que le jardinier de la ville de Paris pourrait voir son métier évoluer, en devenant aussi encadrant d’une force populaire. Ce serait un gros changement de métier. J’ai l’intuition que c’est très valorisant, mais il va falloir le travailler.

Tout cela participe à l’acceptabilité et à la réussite de ces politiques de sécurité climatique.

As-tu une dernière conviction à nous partager, dont tu n’aurais pas parlé ici ?

J’ai une conviction, appuyée par la science : les gens veulent agir. C’est ce que montre une étude internationale parue l’an dernier dans Nature Climate Change. Les chercheurs ont interrogé 130 000 personnes, dans 125 pays. 89% d’entre eux disent vouloir une action politique renforcée sur le climat. Les chercheurs ont notamment demandé aux citoyens s’ils seraient prêts à consacrer 1% de leurs revenus à la lutte contre le changement climatique. En moyenne, 69% des gens ont répondu oui. Mais alors qu’ils sont une majorité, ils pensent être une minorité : ils estiment, en moyenne, n’être que 43%. Ils sous-estiment donc la volonté d’action des autres.

C’est la spirale du silence, et comme les mange-monde sont dans une contre-attaque et ont des moyens qui leur permettent de contrôler les algorithmes et une partie des médias, on a l’impression d’être isolé. Ce qui nous met dans une boucle d’apathie, voire de cynisme. Mais je crois qu’il suffit juste d’une étincelle et d’un mode d’opératoire qui fonctionne pour qu’il en soit tout autrement. C’est une conviction très forte.

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