Faire face aux conséquences du changement climatique. S’y adapter. Trop longtemps, cette ambition a été vue comme un renoncement, presque considérée comme une faute morale. Depuis peu, les regards ont commencé à changer. Mais, à l’heure où la trajectoire de réchauffement mondial mène à près de + 3 °C en 2100, il y a urgence.

L’urgence climatique est de réduire les émissions aussi fort et vite que possible, tout en préservant les puits de carbone (l’atténuation). L’urgence climatique est aussi de se préparer à ce qui vient, sans attendre (l’adaptation). Il nous faut tenir les deux bouts – qui sont aussi les deux faces d’une même pièce.

La capacité à s’adapter dépendra en particulier des efforts d’atténuation. Ceux-ci doivent être portés à leur juste niveau – ce qui est très loin d’être le cas. Le GIEC le montre bien : il existe des limites dures à l’adaptation – des seuils de réchauffement au-delà desquels il n’est plus possible de s’adapter.

L’atténuation est donc un devoir. L’adaptation l’est aussi. Il s’agit d’éviter l’ingérable ET de gérer l’inévitable, selon la formule consacrée. Opposer les deux objectifs, comme on l’entend parfois, « est au mieux le signe d’une mauvaise compréhension du sujet, au pire faire preuve d’une mauvaise foi dangereuse », pour reprendre les mots de la spécialiste Morgane Nicol.

Celle-ci ajoute que « l’adaptation au changement climatique est un enjeu de justice sociale : ceux qui sont et seront les plus impactés par les conséquences du changement climatique sont les plus vulnérables, y compris en France ». Ne pas se préparer serait une faute.

D’autant que le dérèglement est déjà là. Comme le dit Benoît Leguet, directeur du think tank I4CE, « la France n’est pas prête à affronter le climat de demain, mais elle n’est même pas prête à affronter celui d’aujourd’hui ».

Si la nécessité d’une politique d’adaptation ne devrait plus faire débat, toute politique dite d’adaptation n’est cependant pas bonne à prendre (…ou à défendre).

D’abord parce qu’elle ne doit pas, dans sa présentation des choses et dans son approche, minimiser les risques, en donnant l’illusion panglossienne que tout devrait bien se passer si l’on suit le « plan indiqué », alors même que les incertitudes sont très fortes sur les seuils à partir desquels le système climatique pourrait s’emballer (potentiellement largement sous les + 3 °C), et que certaines régions du monde auront d’extrêmes difficultés à s’adapter – un enjeu d’abord éthique, et qui par ailleurs nous concernera aussi directement puisque nos sociétés et territoires ne sont pas coupés du reste du monde.

Ensuite parce que tout dépend des actions prévues et de la façon dont elles sont mises en place. Le GIEC utilise le terme de « réponses liées à l’adaptation » pour souligner le fait que toute réponse à l’adaptation ne réduit pas, en pratique, les risques climatiques. On pense en particulier ici aux risques de maladaptation, et notamment d’aggravation de la vulnérabilité de certaines populations. Mais au-delà des actions elles-mêmes, c’est plus globalement l’approche du sujet qui est déterminante.

L’adaptation doit être pensée dans une logique d’équité (entre groupes sociaux, entre territoires, etc.), de respect des principes démocratiques, de prise en compte des travaux scientifiques dans toute leur diversité, de vigilance aux angles morts… – autant de critères a priori évidents qui, en pratique, ne vont malheureusement pas de soi.

Enfin, et peut-être avant tout, parce que l’adaptation doit tout sauf être la poursuite du « business-as-usual ». Elle ne doit pas servir à perpétuer des activités et des pratiques non-soutenables. Même lorsque celles-ci sont condamnées à terme, il faut s’attendre à ce que leurs bénéficiaires cherchent, par tous les moyens, à gagner du temps. Pour eux, les discours sur l’adaptation peuvent sembler une bénédiction, si ceux-ci s’avèrent lénifiants, se focalisent sur des seuls points techniques, ou mettent au second plan l’urgence de l’atténuation.

Autant d’écueils qui, pour être évités, nécessitent donc de rester vigilants. L’adaptation nécessite des transformations profondes, des renoncements aux activités non-soutenables, des bifurcations contre lesquelles lutteront de nombreux acteurs. Mais elle est aussi, plus positivement, un défi collectif qui peut mobiliser largement, une occasion pour des acteurs locaux de co-construire ou redynamiser un projet de territoire, un motif de renforcement de nos services publics, un immense terrain d’innovations à défricher, et tant d’autres opportunités dont l’ensemble peut former, potentiellement, un véritable projet de société.

Clément Jeanneau & Antoine Poincaré